Chapitre 11: L’Enfant du Protocole
Solis était debout près de la fenêtre, le tissu moisi du vieux rideau déchiré lui offrant une fausse sécurité. L’attente était une torture glaciale, exacerbée par l’odeur de luxe déchu et de poussière. Le message de Laurent, laconique, était suffisant : il était là, il avait semé Valois, mais Solis savait que l’agent infiltré restait une variable terrifiante.
Valois le cherchait avec une détermination que Solis n’avait jamais vue, non seulement pour le corps et le carnet, mais parce qu’il était la preuve vivante d’une trahison de l’Ordre qui remontait à des décennies. Et maintenant, il avait en main la nouvelle information, l’enfant infiltré, l’ultime assurance de Chevalier contre l’Ordre, glissée sous la gorge du cadavre.
Marie-Ange était retournée à la table d’autopsie improvisée, là où le corps reposait sous un drap. Elle travaillait avec une concentration clinique, la puissante lampe frontale éclairant la minuscule capsule de tissu organique qu’elle avait extraite de la gorge de la victime.
« Raconte-moi à nouveau la transmission du message, » pressa Solis, sa voix basse. Il ne pouvait pas détacher ses pensées de Laurent et de la possibilité qu’il soit l’agent infiltré, l’« enfant élevé » par l’Ordre.
« Le Cartographe Négatif a injecté un composé qui a figé la réponse cellulaire de la victime lors de l’arrêt cardiaque, » expliqua Marie-Ange sans lever les yeux de son microscope de terrain. Elle tapotait légèrement sur le micro-lecteur. « Le son capturé de l’aveu, ‘Le Palais. L’enfant.’, est une syncope, une réaction physique, pas une simple parole. Il a forcé le corps à régurgiter la mémoire traumatique. »
Solis serra les poings, le réalisme noir de la méthode de Chevalier le révoltait. Utiliser la mort comme un magnétophone.
« Et le mot ‘Le Négatif’ ? »
« C’est la signature. La capsule a capturé les ondes de choc émises au moment où Chevalier a administré le coup final et l’a forcée à révéler son secret. » Marie-Ange fit glisser la lamelle de verre. « Mais ce n’est pas la seule anomalie. »
Soudain, un craquement discret se fit entendre derrière les portes du rez-de-chaussée. Laurent.
Solis bougea rapidement, s’éloignant furtivement de la fenêtre et se plaçant près de la porte de la cuisine, laissant Marie-Ange se concentrer. Il déverrouilla le mécanisme de fortune qu’il avait installé, une vieille canne de métal entre la poignée et le sol.
Laurent entra, glissant dans la cuisine avec une efficacité professionnelle. Il avait l’air épuisé, son costume légèrement déchiré, mais ses yeux étaient vifs et alertes.
« Valois est au Danton, mais elle a des équipes mobiles sur tout le 11e, » murmura Laurent, sa voix grave brisant le silence. « J’ai dû contourner trois barrages. J’ai laissé le véhicule au parking souterrain de Mont-Cenis. Ça devrait leur donner quelques heures de ratissage. »
« Tu es sûr qu’ils ne t’ont pas marqué ? » Solis n’avait aucune intention de risquer la vie de Marie-Ange pour un test de loyauté, mais il devait le faire.
Laurent sourit, un sourire sans chaleur. « Je suis le meilleur agent de terrain que Valois n’a jamais eu, Gabriel. Elle ne me verra pas. Je ne suis pas de son équipe officielle, je suis une ombre qu’Ombre m’a appris à être. »
Solis accepta la réponse du bout des lèvres. L’utilisation répétée du nom « Ombre » par Laurent sonnait à la fois comme un hommage et une mise en garde. Solis décida de passer directement au test.
« On a trouvé le véritable secret, » dit Solis, se rapprochant de la table. Il pointa Laurent vers la lamelle de verre sur laquelle reposait le minuscule fragment organique. « La Place des Vosges était une diversion pure. »
Il fit une pause stratégique, observant la réaction de Laurent. « Chevalier a forcé ce corps à donner une adresse, celle de sa cachette principale. Rue Dauphine. Il veut qu’on le trouve là-bas. »
Laurent ne montra aucune surprise, seulement une concentration froide et calculée. Il ne demanda pas de détails sur le mode de découverte, n’exprima pas d’étonnement que l’adresse ait été trouvée dans un tissu organique, ce qui, pour un flic normal, aurait été hallucinant. C’était la réaction d’un homme habitué aux protocoles extrêmes et aux vérités déformées.
« La Rue Dauphine, » répéta Laurent. « Pourquoi sa cachette plutôt que le Nom de l’Ordre ? »
C’était la bonne question. Solis savait que la Rue Dauphine était le piège du Négatif – il n’y avait aucun doute. Chevalier avait orchestré toute cette chasse pour forcer Solis à révéler le secret. Laurent le voyait aussi.
« Il veut qu’on le capture, » dit Solis, adhérant à la version simplifiée. « Il est prêt à subir son propre protocole pour se faire interroger par nous. Un sacrifice pour nous forcer à rouvrir L’Affaire. » C’était plausible, après tout, Chevalier était obsédé par la vérité.
Marie-Ange, interrompant son travail sur la lamelle, intervint. « Il y a plus, Gabriel. »
Elle se retourna vers eux. Solis pouvait voir dans ses yeux une fatigue extrême, teintée d’une excitation scientifique terrifiante.
« Gabriel, analyse les micro-traumatismes. Le Cartographe Négatif a utilisé une technique d’électrochoc hyper-spécifique pour graver la capsule. Un modèle d’ondes connu, » dit-elle, pointant une série de pics sur l’écran de son lecteur.
Laurent haussa un sourcil. « Un modèle d’ondes ? »
« Oui. C’est la même signature que celle que m’a montrée Ombre sur ses schémas, il y a des mois, quand il enquêtait sur les méthodes chirurgicales du Cartographe Bénévolant, » expliqua Marie-Ange, utilisant les surnoms pour ne pas révéler les vrais noms aux oreilles de Laurent. « C’est un Protocole S-8 modifié. Seule une personne qui a participé à la première phase d’expérimentation de ‘L’Affaire’ ou un agent de l’Ordre pourrait l’utiliser. »
Solis sentit le sang lui geler les veines. Il ne s’agissait pas seulement d’un agent infiltré de l’Ordre — l’enfant survivant — mais d’un autre Cartographe. Une réplique de Chevalier, ou un co-conspirateur.
« Ça confirme que Chevalier n’était pas seul dans le protocole du ‘Retour de la Mort’, » dit Solis, fixant Laurent. « Il y a un autre Cartographe, ou un agent de l’Ordre armé de la même méthode létale. »
La méfiance de Solis pour Laurent atteignit un sommet. Si l’enfant-témoin était un infiltré, il était forcé de révéler les cachettes. Et si l’infiltré était Laurent, il était la personne que le Négatif devait informer en premier lieu de leur localisation actuelle.
Solis décida que le moment était venu de révéler seulement une partie de la vérité. Il regarda Laurent en face, cherchant une fissure dans son masque d’agent sous couverture.
« Laurent, la vérité est que la capsule ne contenait pas seulement l’adresse de la Rue Dauphine, » avoua Solis, mentant juste assez. « Elle contenait une liste. Une liste d’agents de l’Ordre qui ont falsifié les rapports avec Chevalier. »
Il désigna Marie-Ange. « Marie-Ange vient de découvrir que l’un de ces agents a utilisé une technique d’électrochoc pour graver cette capsule. Ce qui signifie qu’il a accès au Protocole S-8, donc un agent qui travaille toujours dans l’ombre et qui est capable de nous piéger. C’est le second Cartographe. La Rue Dauphine est un piège. Nous devons le contourner. »
Laurent accepta la prémisse avec une rapidité qui déconcerta Solis. « Un nom sur la liste ? Quel est le Nom ? »
Solis garda le silence sur l’enfant. Il ne pouvait pas se fier à Laurent sur une information aussi dévastatrice. Une fois l’enfant identifié, toute la structure de l’Ordre s’effondrerait, et si Laurent était cet enfant, il deviendrait immédiatement un ennemi.
« Le Nom, je ne le révèle qu’à Marie-Ange, » dit Solis, sa voix glaciale. « Mais l’agent qui utilise la technique S-8, c’est notre cible immédiate. Il nous traque. Il n’a pas besoin de la Rue Dauphine, il a besoin de nous. »
Laurent hocha la tête, sa logique inébranlable malgré la partialité des informations. « Nous devons le forcer à se montrer. »
« Exact, » convint Solis. Il expliqua son plan, qui utilisait la Rue Dauphine comme un appât, sachant qu’il mettrait la vie de Laurent en danger.
« On doit croire à l’adresse de Chevalier. On doit mettre en scène la capture imminente du Cartographe Négatif, » élabora Solis. « Valois viendra, et l’infiltré parmi nous, le second Cartographe, viendra aussi pour détruire Chevalier, car Chevalier connaît son identité. »
Laurent saisit les implications immédiatement. « Et le leurre, c’est moi. »
Ce moment pesait lourdement sur Solis. Il était sur le point d’envoyer un homme – qu’il pouvait considérer comme un allié ou un ennemi mortel – dans un piège mortel.
« Tu dois y aller seul. Tu dois faire croire que tu as la capsule, » dit Solis. « Tu te rends à Rue Dauphine. Tu y établis une surveillance. Tu n’y entres pas, mais tu fais savoir par ton téléphone prépayé que tu es là, sur le point de capturer le Négatif, et que tu es le seul dépositaire du secret. »
« Valois va te suivre, » avertit Laurent.
« Parfait. Elle ne me trouvera pas ici, » Solis désigna l’hôtel particulier. « Mais l’autre, l’agent S-8, il pensera que tu vas détruire sa seule preuve : la capture de Chevalier. Il va se précipiter pour te neutraliser et protéger son secret. »
Laurent réfléchit, le plan était d’une brutalité simple, mais il mettrait Valois et l’agent ‘S-8’ en conflit direct avec Laurent, et non avec Solis.
« Et vous, qu’est-ce que vous faites ? » demanda Laurent.
Marie-Ange s’avança vers Solis, le regardant avec une intensité muette. Elle avait passé les dernières minutes à analyser plus sérieusement les micro-traumatismes de la capsule. Elle avait quelque chose de plus.
Solis se tourna vers Laurent, lui livrant la deuxième partie, celle qui ne contenait pas le secret critique.
« Pendant que tu bouges, Marie-Ange et moi, on va exploiter ce que la capsule a vraiment révélé, » dit Solis. « Elle a capturé l'environnement sonore des derniers moments de la victime, la ‘mémoire sonore’. Un bruit de fond. »
Marie-Ange hocha la tête. « J’ai isolé une fréquence. C’est faible, mais distinct. »
« C’est le bruit de la déviation, » dit Solis. « Le lieu exact où Chevalier a mené le dernier interrogatoire, le lieu d’où l’agent S-8 opère. » Il mentait encore : Solis savait que la déviation était l’enfant infiltré, mais il devait donner une piste concrète.
Laurent accepta la stratégie sans protester. Il prit le téléphone prépayé de Solis. « Je fais l’appât. Si je trouve l’agent S-8, je le neutralise. Et je vous révèle son Nom. »
Solis ne répondit pas, le silence étant une réponse suffisante. Il n’avait pas l’intention de laisser Laurent jouer au héros seul. Il voulait juste qu’il soit un aimant à Valois et à l’agent S-8 pendant qu’il décryptait la véritable identité de l’enfant infiltré.
Laurent se prépara à partir. Il remit son pardessus en ordre, transformant à nouveau l’homme épuisé en l’agent policier impeccable qu’il était aux yeux de l’Ordre.
« Soit prudent, Laurent. La Rue Dauphine est une impasse, » avertit Solis.
« Une impasse bien éclairée, » corrigea Laurent, un éclair métallique dans le regard. Il se précipita pour descendre dans le puits d’aération, laissant Solis et Marie-Ange seuls avec le corps et les secrets.
Le silence qui suivit le départ de Laurent était presque assourdissant. Solis vint immédiatement rejoindre Marie-Ange à la table d’autopsie.
« Tu as quelque chose de plus que les micro-traumatismes, » affirma Solis, ignorant les instruments et se concentrant uniquement sur elle. « L’enfant. C’est ça que la capsule a révélé, pas seulement l’adresse. »
Marie-Ange poussa un long soupir. Elle savait que le jeu de Solis avec Laurent était dangereusement calculé. « Oui, Gabriel. Le murmure, ‘L’enfant.’ J’ai réussi à isoler le contexte de l’aveu final. C’est un enfant qui a été élevé dans le réseau de l’Ordre, forcé de grandir après L’Affaire, et qui est maintenant parmi nous. »
Elle prit une petite seringue pour extraire un autre micro-échantillon de la capsule, le posant sur un substrat chimique.
« J’ai mené une analyse de l’ADN résiduel. Le Négatif a utilisé des débris cellulaires non identifiés. Je crois que cela appartient à l’enfant, ou au moins à l’un des contacts qui l’a remis à L’Ordre. »
Solis sentit une vague de nausée. L’idée que l’un de ses collègues, l’une des personnes avec qui il travaillait, était un produit de l’Ordre, nourri de la corruption de L’Affaire, était insupportable.
« L’enfant. C’est l’ultime assurance de Chevalier, » réalisa Solis. « Il ne s’agit pas de dénoncer l’Ordre. Il s’agit de détruire l’infiltré de l’intérieur, celui qui a la capacité de détruire la vérité de fond en comble. »
« Et cette destruction, Gabriel, c’est le Nom, » dit Marie-Ange, ses mains tremblantes alors qu’elle manipulait le microscope. « L’enfant est le Nom. »
Solis regarda le carnet de Marie-Ange, là où elle avait noté l’adresse : 22, Rue Dauphine.
« La Rue Dauphine n’est pas le piège. C’est l’endroit où l’enfant a été remis à l’Ordre, » réalisa Solis, le décodeur se mettant en place. « Chevalier s’attend à ce que nous y allions pour trouver une histoire passée, mais Laurent y va avec la mission de trouver le Cartographe Négatif. »
Le danger du double-jeu de Laurent augmentait. Solis jouait avec Laurent pour neutraliser l’agent S-8, mais s’il se rapprochait trop de la Rue Dauphine, il risquait de révéler qu’il était lui-même l’enfant.
« Revenons à l’agent S-8, » dit Solis, se forçant à se concentrer sur le danger extérieur. « Où est-il ? Il n’est pas à la Rue Dauphine. »
Marie-Ange fit fonctionner un logiciel de purification sonore sur son lecteur. « J’ai réussi à filtrer les basses fréquences du murmure de la victime. C’est le bruit de fond au moment de l’interrogatoire final. »
Elle actionna la lecture. Un son faible, rythmique, remplissait la cuisine. Ce n’était pas le chaos de Paris, c’était un bruit régulier, métallique, avec une réverbération particulière, comme de l’eau qui s’écoule loin.
« C’est une fréquence que je connais, » dit Marie-Ange, plissant les yeux. « C’est un type spécifique de ventilation. Très ancien, utilisé dans les infrastructures municipales sous Paris. »
Elle inséra un module de triangulation qu’elle utilisait pour l’analyse balistique. « Cela ne correspond à rien près de l’hôtel particulier. Ni près de la Rue Dauphine. »
Elle passa son doigt sur les cartes plastifiées de Chevalier qu’elle avait imprimées.
« Le Cartographe Négatif a dû se déplacer après l’Affaire. Il avait un refuge, un second atelier, » raisonna Solis.
Marie-Ange tapota un point sur la carte, un réseau de galeries non loin de la Place des Vosges, qui avait été une diversion.
« Les plans de Chevalier sont des leurres. Mais il y a une zone qu’il a marquée avec une curieuse insistance, loin des égouts. Une zone non entretenue, » dit Marie-Ange.
Elle pointa une structure souterraine au Nord-Est du 11e arrondissement. « Ceci, Gabriel, c’est un ancien centre d’entretien oublié de la RATP. L’infrastructure est immense, souterraine, et à l’abandon total. »
Solis se pencha. Le point marqué sur la carte était isolé, loin du réseau de surveillance de Valois. « L’agent S-8 y opère. C’est là que Chevalier a mené son ultime interrogatoire, en utilisant la réverbération acoustique pour masquer l’enregistrement précis de la localisation. »
« C’est la seule explication logique, » conclut Marie-Ange. « Le Négatif a opéré dans les tunnels, avec une technologie que seul un agent de l’Ordre est capable d’utiliser. L’agent S-8 est au centre d’entretien de la RATP, et il y attend que nous fassions notre mouvement. »
Solis visualisa le tableau des événements. Chevalier les dirigeait vers la Rue Dauphine, sa cachette passée, pour forcer Valois et l’agent S-8 à se dévoiler. Mais il n’avait pas mesuré la capacité de Marie-Ange à filtrer la « mémoire sonore » du traumatisme.
« L’agent S-8 ne peut pas être au courant que nous avons décelé le bruit de fond, » dit Solis, se sentant un pas en avant du véritable ennemi. « Il s’attend à ce que nous suivions Laurent à Rue Dauphine. »
Le plan se clarifia dans l’esprit de Solis. Ils devaient utiliser l’appât de Laurent non seulement pour détourner Valois, mais aussi pour attirer l’agent S-8 vers le lieu du piège, tout en se dirigeant vers le véritable centre du complot : le centre de la RATP.
« On fait la division. Laurent part vers la Rue Dauphine, » dit Solis, se préparant à bouger. « S’il est l’infiltré, il tentera la neutralisation. Si non, il deviendra le pôle d’attraction pour Valois et l’Agent S-8. »
Marie-Ange rangea ses instruments. « Si l’agent S-8 est là-bas, il est peut-être en train de démanteler le matériel de Chevalier, ou de préparer leur prochaine victime. »
« Il est là pour se sécuriser. Pour se débarrasser des preuves de l’expérimentation, » rectifia Solis.
Solis et Marie-Ange montèrent rapidement à l’étage. L’hôtel particulier était une prison temporaire, mais une prison silencieuse. Solis ouvrit une fenêtre donnant sur une cour intérieure inutilisée, un point de sortie qui éviterait la rue et les patrouilles possibles de Valois.
« On doit être rapides. On n’a pas plus de trente minutes d’avance sur Valois, même avec la diversion de Laurent, » dit Solis, sautant dans la cour.
Marie-Ange le suivit. Le risque était énorme, Solis le savait. Il quittait l’endroit le plus sûr pour se diriger vers une zone sous-terraine inconnue, potentiellement pleine de périls.
Alors qu’ils traversaient la cour, Solis reçut un message non chiffré sur l’un de ses téléphones prépayés, celui qu’il avait réservé pour les situations d’urgence. C’était Laurent.
Dauphine. Surveillance en place. Je signale le début de l’action dans 30 minutes.
« Il est en place, » dit Solis à Marie-Ange. « Le compte à rebours est lancé. »
Il savait que Laurent ne commencerait pas l’action : il attendrait que Valois, ou l’agent S-8, arrive. Solis avait trente minutes avant que la couverture ne saute.
Marie-Ange et Solis marchèrent rapidement à travers une ruelle, Solis vérifiant constamment les ombres. Le lever du jour n’était pas loin, et chaque minute qui passait augmentait le risque d’être repéré par la surveillance aérienne ou les patrouilles à pied. Ils devaient atteindre la station de RATP abandonnée.
Solis utilisa son téléphone pour naviguer vers le point marqué, le Centre d’Entretien Est. C’était une zone commerciale dense, mais l’entrée du centre était dissimulée dans un bâtiment en ruine.
« Comment y accède-t-on ? » demanda Solis, alors qu’ils se rapprochaient.
« Le Cartographe Négatif a marqué un point d’accès dans ses plans : l’ancien tunnel de service sous le Boulevard Saint-Martin, » expliqua Marie-Ange, jetant un coup d’œil à son impression des plans de Chevalier. « C’est un conduit qui n’a jamais été obstrué, car il servait de conduite d’évacuation de la nappe phréatique historique. »
Ils arrivèrent au Boulevard Saint-Martin. C’était une zone animée, même à cette heure matinale. Solis repéra rapidement l’entrée du tunnel : une bouche d’égout dissimulée par une construction légère.
Solis souleva la grille. L’ouverture était sombre et sentait l’humidité et l’électricité statique.
« On y va, » dit Solis, se glissant le premier.
Le conduit était étroit, mais la marche était plus facile que dans les égouts puants du Danton. C’était un tunnel de maintenance, sec et bétonné, avec des tuyaux rouillés sur les murs.
Le bruit de fond ici était le silence, coupé seulement par les vibrations sourdes des trains de métro qui passaient loin au-dessus. Un silence qui contrastait avec le bruit rythmique et métallique que Marie-Ange avait entendu dans la capsule.
Ils continuèrent de marcher dans l’obscurité, éclairés seulement par leur téléphone, vers le cœur du Centre d’Entretien.
« Pourquoi l’agent S-8 utilise-t-il le même protocole, » demanda Solis, sa voix résonnant lourdement. « Est-ce que Chevalier a formé un successeur ? »
Marie-Ange marchait derrière lui. « Pas un successeur. Un partenaire. Ou il a volé la méthode S-8. Mais cette méthode d’électrochoc est basée sur l’étude des ondes cérébrales au moment de la mort, et ça, c’est une connaissance qu’on ne trouve nulle part dans les bouquins. C’est la signature de l’expérimentation de ‘L’Affaire’. »
Solis ralentit. « Donc l’agent S-8 est un complice de L’Affaire, et un co-inventeur du Protocole de réanimation. »
« Soit ça, soit l’Ordre a réussi à recréer la méthode et a armé un de ses agents avec la même obsession. »
Solis se sentit de plus en plus mal à l’aise à propos de Laurent. Si l’Ordre avait armé l’enfant survivant, Laurent pourrait être ce second Cartographe. Solis l’avait envoyé se battre contre lui-même.
Environ vingt minutes plus tard, ils atteignirent une jonction. Le tunnel de service se jetait dans un espace beaucoup plus vaste, une cathédrale souterraine de béton armé. C’était le Centre d’Entretien. Des rails de métro rouillés couraient dans le noir, et des piliers massifs soutenaient la voûte.
Le bruit ici était celui que Marie-Ange avait entendu. Le bruit rythmique et métallique. Il venait d’une machine lointaine, une pompe de drainage en marche, amplifié par l’acoustique de la salle.
« C’est ça, » murmura Marie-Ange, pleine de certitude. « Le centre du Protocole S-8. »
Solis pointa son téléphone. Au milieu de la salle, une petite pièce de maintenance semblait éclairée. Des câbles couraient sur le sol, et il y avait une odeur faible et âcre de produit de nettoyage et d’électricité.
« On se positionne. Attends ici, » ordonna Solis. Il sortit son arme, toujours vide, mais il la tenait pour l’effet psychologique. Il prit une barre de fer rouillée au sol, sa seule arme pour le moment.
Il se glissa le long des rails, utilisant les anciens wagons statiques comme couverture. Il se rapprocha de la pièce de maintenance, sa respiration se faisant courte et rapide.
Arrivé à l’entrée, il jeta un coup d’œil rapide.
C’était une petite salle des machines. Il y avait des boîtiers électriques ouverts, un désordre de câbles et d’équipements médicaux high-tech — défibrillateur, monitoring, tables d’opération portables. Chevalier ou l’agent S-8 avait transformé ce lieu en son nouveau laboratoire.
Mais la pièce était vide. Seul un ordinateur portable allumé trônait sur une table en métal.
Solis se précipita, la barre de fer levée, prêt à se défendre. Il balaya la pièce. Invisible.
Marie-Ange le rejoignit, son excitation clinique prenant le dessus sur sa peur.
« Il vient de partir, » dit Solis, posant la barre et se dirigeant vers l’ordinateur. « Il a tout laissé derrière lui, sauf le corps. »
L’écran affichait des schémas d’ondes neuro-électriques, les mêmes que ceux que Marie-Ange avait vus sur la micro-capsule. C’était la base de données du Protocole S-8.
Marie-Ange s’empara de l’ordinateur, le branchant immédiatement à son propre système de décryptage.
« Je peux le pirater. Télécharger tout. C’est le journal de bord de l’agent S-8, » dit Marie-Ange.
Alors qu’elle travaillait, Solis fit le tour de la pièce. Il trouva une caisse de transport médicale. À l’intérieur, des instruments de chirurgie propres, des seringues, et un uniforme de la RATP, étrangement neuf.
« L’agent S-8 est un infiltré de la RATP, » réalisa Solis. « C’est pour ça qu’il utilise ce centre. »
Soudain, Marie-Ange émit un petit cri, ses doigts s’arrêtant sur le clavier.
« Gabriel, regarde ça. » Elle montra une entrée sur l’écran de l’ordinateur.
C’était un historique de communication cryptée. Un échange de messages.
SENDER : Le Négatif. RECIPIENT : L’Agent S-8. MESSAGE : Solis se dirige vers Dauphine. Neutralisation de l’appât essentielle. L’Ordre a été informé du protocole par le dépositaire.
« Chevalier l’a informé de notre plan, » dit Solis, comprenant la machination. Chevalier avait envoyé Laurent à la Rue Dauphine, puis avait averti l’Agent S-8 du mouvement de Laurent.
Marie-Ange lisait la suite.
RECIPIENT : L’Agent S-8. MESSAGE : Solis a le bruit de fond. Il me cherche ici. Démantèlement immédiat. L’Enfant est la faiblesse finale. Détruis l’ADN résiduel.
« L’Agent S-8 sait que nous sommes ici, » dit Marie-Ange. « Il a anticipé notre mouvement basé sur la capsule. »
Solis sentit le froid d’une nouvelle trahison. L’Agent S-8 n’avait pas simplement fui. Il avait mis en place un piège.
Soudain, une entrée de journal attira l’œil de Solis. Une note simple, datée d’il y a six mois.
J’ai sécurisé les schémas de l’Affaire. L’enfant est prêt. Contrat final. Révélation de l’Agent Alpha.
Sous la ligne, une adresse. Pas une base de l’Ordre, ni une cachette. Une simple adresse résidentielle. 67, Rue Saint-Lazare.
« Agent Alpha, » murmura Solis. « Qui est l’Agent Alpha ? »
Marie-Ange travaillait frénétiquement. Elle était dans le cœur du système. « J’ai tout le journal de bord. Les victimes, les dates, les lieux. Les schémas d’ondes neuro-électriques. Et… le nom de l’Agent S-8. »
Elle fit défiler vers l’entrée d’identification.
Un nom. Une photo d’identité floue.
Solis le lut. Son sang se glaça.
Nom : Fournier, Jean-Philippe. Position : Technicien d’entretien RATP.
Ce n’était pas un flic. C’était un homme de l’infrastructure, capable de se fondre dans le fond, d’utiliser le réseau souterrain.
« Un technicien RATP, » répéta Solis. « Il a facilité toute la logistique de Chevalier. »
Marie-Ange lui montra un autre fichier. « Mais il y a plus. Le Négatif ne s’inquiétait pas de Fournier. Il s’inquiétait de l’identité de l’‘Enfant’ car l’enfant a été le dépositaire de la vérité de l’Affaire avant même qu’Ombre ne le soit. »
Elle pointa un fichier crypté à extension unique.
« C’est le carnet de l’enfant, » dit Marie-Ange. « Le Négatif a volé le journal de bord original de l’enfant, qu’il utilisait pour documenter le réseau de l’Ordre, car l’enfant était le dépositaire de la vérité ultime. »
Solis réalisa l’ampleur de la manipulation. Chevalier n’avait pas seulement cherché à se venger : il avait voulu mettre en scène la destruction de l’Ordre en exposant son agent secret.
« On doit trouver l’enfant. On doit trouver cet Agent Alpha, » décida Solis. « Et arrêter Laurent avant qu’il ne saute dans le piège de Dauphine. »
Il jeta un coup d’œil à l’horloge interne de l’ordinateur. Vingt minutes s’étaient écoulées depuis le départ de Laurent. Dix minutes avant la ‘signalisation’ à Dauphine.
« On part. Il faut intercepter Laurent, » dit Solis.
Marie-Ange termina le téléchargement des données. « J’ai tout. Journal de bord Fournier, schémas S-8, et le journal crypté de l’enfant. »
Alors qu’ils se préparaient à quitter le Centre d’Entretien, Solis reçut une autre alerte de Laurent, cette fois sur le téléphone prépayé qu’ils partageaient.
Valois est en route. Elle arrive d’un barrage de l’Est. L’Agent S-8 n’est pas là. Seulement Valois, et une équipe légère.
C’était un signal de détresse pour Solis. Valois venait sans son équipe lourde Lancer, ce qui suggérait qu’elle ne s’attendait pas à un combat, mais à une récupération discrète du Négatif.
« Valois va capturer Laurent. Elle va le forcer à révéler notre localisation, » dit Solis.
« L’Agent S-8 n’est pas à Dauphine, » réalisa Marie-Ange. « Il a compris que le Négatif les mettait en conflit pour le forcer à se montrer à nous. »
Solis revérifia les données de Fournier sur l’ordinateur : l’adresse 67, Rue Saint-Lazare. C’était la piste de l’Agent Alpha.
« Fournier (Agent S-8) est à Saint-Lazare. Il a dévié son chemin en pensant que nous allions intercepter Laurent, » déduisit Solis. « Il n’a pas besoin de Laurent. Il a besoin de l’Agent Alpha, le dépositaire de l’Annexe M. »
Solis prit une décision rapide. Il ne pouvait plus faire confiance à Laurent, ni à Valois. Il devait prendre l’initiative.
« Marie-Ange, tu es la seule à pouvoir décrypter ce journal de bord de l’enfant, » dit Solis. « C’est notre seule chance de connaître l’identité de l’infiltré avant qu’il ne prenne le contrôle. »
« Je peux le faire pendant que tu t’occupes de Fournier et de l’Agent Alpha, » dit Marie-Ange.
« Non. On se sépare, » dit Solis, sa voix ne laissant aucune place à la discussion. « Je ne peux pas être deux en même temps. Laurent doit rester l’appât pour Valois, même s’il se fait capturer. Cela nous donne du temps. »
Solis regarda Marie-Ange, la fatigue dessinant des ombres sous ses yeux. « Tu vas te diriger vers un lieu sûr pour le décryptage. Les archives de l’Est. C’est le seul endroit où on n’est pas allés depuis le début. »
Marie-Ange hocha la tête. Solis savait que c’était l’endroit le plus sûr pour le moment.
« Et toi, » demanda Marie-Ange, « tu vas à Saint-Lazare ? »
« Oui. Je vais neutraliser Fournier (Agent S-8) et comprendre qui est cet Agent Alpha. » Solis réalisa qu’il était maintenant l’unique maillon entre Laurent/Valois et la vérité de l’Affaire.
« On se retrouve aux Archives de l’Est dans deux heures. Si Laurent ne répond pas d’ici là, il est avec Valois, » dit Solis.
Ils sortirent du Centre d’Entretien de la RATP, Solis emportant la barre de fer.
« Saint-Lazare est bondé, Solis. Tu vas te faire repérer, » avertit Marie-Ange.
« Je vais me fondre dans le décor. Je serai juste un homme d’affaires pressé. »
Marie-Ange regarda le téléphone qu’elle avait pour le décryptage. « Fais attention à Laurent. S’il est l’enfant, il va trahir Valois à Rue Dauphine pour protéger son identité. »
Solis s’éloigna rapidement, son esprit rempli de la manœuvre complexe de Chevalier. Le Cartographe Négatif n’avait jamais voulu être capturé. Il voulait forcer Solis à dévoiler la vérité sur l’enfant.
Solis se lança dans les rues de Paris, cherchant un taxi, ses pensées concentrées sur Laurent. Il devait le considérer comme une perte de temps pour l’instant, un leurre parfait pour mobiliser Valois.
Il devait se concentrer sur l’Agent S-8 et l’Agent Alpha.
Solis trouva un taxi à la hâte. Il ordonna au chauffeur de se diriger vers la Rue Saint-Lazare. La Rue Dauphine était dans le passé du jeu. Fournier était là.
Pendant que le taxi filait dans Paris, Solis écouta l’enregistrement sonore de la capsule une dernière fois, isolant le murmure de la victime. Le Palais. L’enfant.
L’enfant était la clé. L’enfant savait tout.
Solis arriva près de Saint-Lazare. Une zone de bureaux, très animée. Il paya le taxi et se fondit dans la foule, son pardessus taché de boue des égouts, contrastant avec les costumes stricts des travailleurs.
Il arriva à l’adresse. Un immeuble d’appartements haussmannien. Rien d’extraordinaire. C’était la cachette de l’Agent Alpha.
Solis entra, son cœur cognant contre ses côtes. Il monta les escaliers. Le 67 était au quatrième étage.
Solis s’arrêta devant la porte, sa barre de fer tenue fermement sous son manteau. Il n’y avait pas de son.
Il frappa deux fois. Silence.
Il utilisa une vieille technique pour forcer la serrure. Elle céda avec un léger clic. Il poussa la porte.
L’appartement était faiblement éclairé. Il sentait la poussière et le renfermé, mais aussi un faible parfum, le signe d’une présence récente.
Solis balaya l’appartement. Vide.
Il entendit un bruit faible provenant de la chambre. Solis se jeta dans la chambre, la barre de fer levée.
Quatre murs. Un lit défait. Et au milieu de la pièce, une armoire de bois massif, son contenu éparpillé au sol.
L’Agent S-8 était là. Il était en train de chercher quelque chose dans l’armoire.
Juste à temps. Solis frappa l’Agent S-8 (Fournier) par-derrière. La barre de fer frappa sa tête avec un bruit sourd. Fournier s’effondra immédiatement, inconscient.
Solis vérifia le pouls de Fournier. Stable. Il était simplement assommé.
Solis regarda le contenu de l’armoire. Des vêtements, des documents, et un carnet à spirale. Le carnet de bord de l’Agent Alpha. Solis le saisit.
Il s’agissait d’un journal d’enfant, rempli d’une écriture ronde, datant d’une quinzaine d’années.
« J’ai vu le camion. J’ai vu la brume. Ils m’ont dit que je devais oublier. »
C’était le journal de bord de l’enfant survivant de L’Affaire. Le seul témoin.
Mais ce n’était pas le Nom. Le journal contenait des coordonnées, le lieu où l’enfant avait été élevé. Un orphelinat de l’Ordre.
Solis sentait l’adrénaline se dissiper, remplacée par une horreur glaciale. Il venait d’intercepter le co-conspirateur de Chevalier, mais il était désormais dans la course contre le temps contre sa propre ignorance.
Il attacha Fournier à un tube de chauffage, utilisant la ceinture de son propre manteau.
Il regarda le journal de l’enfant. Maintenant, Solis savait qui était l’infiltré. Un flic, un agent de l’Ordre, forcé de servir.
Le téléphone de Solis vibra. Marie-Ange.
J’ai le premier décryptage. Le journal de bord de l’enfant révèle la vraie nature de la déviation. PAS l’enfant. Le lieu où l’Ordre a dissimulé la première trace de l’Affaire.
Solis arrêta de respirer. Il venait de comprendre. Chevalier avait donné une fausse piste sur l’Agent Alpha à Fournier. La carte menait à la vraie cachette.
Marie-Ange lui envoya une nouvelle adresse. 7, Rue de Lyon. Gare de l’Est, bâtiment de maintenance 5.
« C’est juste à côté des Archives de l’Est, » réalisa Solis.
Il devait rejoindre Marie-Ange. L’enfant n’était pas la cible, c’était le lien vers la preuve finale.
Solis laissa Fournier inconscient et s’enfuit de l’appartement.
Il trouva Marie-Ange aux Archives de l’Est, le lieu de leur rencontre, les ordinateurs de décryptage en place.
« Le journal de l’enfant est crypté, mais la première page révèle l’adresse de la cachette finale, » dit Marie-Ange, les mains tremblantes. « On doit s’y rendre maintenant. »
Solis regarda l’écran. Laurent. Valois. Rue Dauphine.
Il composa le numéro de Laurent. Il ne répondit pas.
« Valois l’a. Elle le force à parler, » dit Solis.
Ils étaient lancés dans un nouveau contre-la-montre. Le secret final était au 7, Rue de Lyon.
Solis et Marie-Ange se dirigèrent immédiatement vers la Rue de Lyon, conscients que chaque pas était une trahison de plus contre Valois et une avancée vers le démantèlement total de l’Ordre.
Le dernier piège de Chevalier, le Cartographe Négatif, n’était pas Laurent. C’était l’existence de cette preuve.
Ils se dirigèrent vers le bâtiment de maintenance 5. Il n’y avait pas de temps à perdre.
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